Tikehau

La grande traversée: Tahaa-Tikehau

« Maman, tu feras pas une vidéo de rêve sur cette navigation, après Violette elle va dire que c’était trop génial, alors qu’en fait c’était pas très sympa… » Me voilà prévenue. Et un bon point pour la sensibilisation à la manipulation des images…
Commençons par le bon bout: nous avons quitté le mouillage près du chantier de Raiatea avec nos deux voiles, raccrochées, regréées, rangées, et rejoint la passe Est de Tahaa, pour mouiller sur le magnifique banc de sable qui nous avait accueillis lors de notre arrivée sur l’île Vanille. Nous profitons de cette courte navigation face au vent pour régler et ajuster les bosses de ris, et le bateau est fin prêt pour un départ le lendemain, lundi 11 novembre, vers Tikehau, dans l’archipel des Tuamotus, à 210 milles nautiques! C’est en tout cas notre plan pour le moment. Le vent se maintient en SE, un bon angle pour aller au NE. Nous profitons de nos dernières heures en 3G pour appeler les amis en France, qui nous parlent de phénomènes météorologiques et vestimentaires étranges – neige, froid, pulls et bonnets – c’est chouette de revoir toutes ces têtes familières!
Nous checkons la météo toutes les heures, et suivons son évolution avec un peu d’appréhension, car le vent forcit de plus en plus, prenant de l’avance sur ce qui était prévu: il semblerait que nous devrions affronter des rafales à plus de 30 noeuds lors de la 2ème nuit de navigation, avec une mer bien formée… Le vent est déjà de plus de 25nds au mouillage pour 20 de prévus, et cela nous ajoute pas mal d’incertitudes, en plus de celles concernant nos capacités à remonter au vent, car tout le monde nous l’a bien dit: un cata ça remonte mal… Difficile de prévoir notre temps de navigation: 40h, 50h, 60h? Si l’angle du vent est bon, on va vite, si on fait des bords, ça peut doubler ou tripler le temps! Et nous ne voulons pas arriver à la passe de nuit: mouiller de nuit dans une baie inconnue ou faire des ronds au large de l’île en attendant que le jour se lève, ça ne nous tente pas.

Nous prenons la décision lundi midi lors d’un pic de vent de ne pas partir ce jour là: nous allons attendre la nouvelle fenêtre météo de jeudi avec un vent moins fort (et malheureusement moins bien orienté aussi ). Gros soulagement finalement, 3 jours au calme nous feront du bien. Nous renouons avec les plongées à partir du bateau, rencontrons des raies léopards et pastenagues, flânons au milieu des coraux, même si le vent reste soutenu et le courant assez fort…

Jeudi matin, 195ème visite sur les sites météorologiques: le vent se maintient Est le premier jour (bof pour une direction Est-Nord-Est), tourne au Sud Est le deuxième(ça c’est cool), par contre pétole (plus de vent) à partir de samedi matin: il faut partir! A 10h l’ancre est levée, la grand’voile est hissée, nous abordons la passe assez sereinement: il fait beau, le vent est stable et pas trop fort (entre 15 et 20 noeuds), nous avons posé un ris aux deux voiles (réduit un peu la grand voile et le génois) pour être tranquilles, vogue le navire!

La mer est bien formée, un peu trop même: à la houle forte d’Est se superposent des vagues qui ne semblent pas être d’accord sur la direction générale à prendre…Nous sommes bien ballottés, le pilote automatique peine à garder son cap au près serré, sans cesse désarçonné par les vagues brutales de notre houle « carrée ». Pour éviter de se retrouver trop souvent nez au vent, nous prenons la barre à tour de rôle, histoire d’aider le bateau à chevaucher cet océan pas très pacifique et réduire les coups parfois assez violents lorsque les coques redescendent des crêtes des vagues.

Les filles restent dans le cockpit ou au poste de barre avec nous, écoutent Matilda, l’Apprenti Sorcier, lisent un peu, discutent, dorment, pas trop perturbées par ces mouvements de montagnes russes. Mon estomac n’est pas aussi serein, et en milieu d’après-midi m’informe qu’il n’acceptera plus de nourriture jusqu’à nouvel ordre, n’étant plus apte à digérer quoique ce soit… Et il reste 48h de navigation…


Nous sommes forcés de tirer régulièrement des bords, ce qui est assez dur pour le moral, l’impression de s’éloigner de la trace plutôt que de s’en approcher, mais Vincent est confiant, il veut prendre une route qui nous permettra ensuite d’être bien placé pour garder le même bord jusqu’à Tikehau au moment où le vent basculera au SE. La première nuit est mouvementée, la bateau tape, vibre, cogne, rendant le sommeil difficile – pour nous, les filles dorment à poings fermés- entre les virements de bords programmés et ceux décidés par le bateau qui ne tient pas toujours son cap, surpris de temps à autre par une vague haute et inhabituelle de la houle croisée. Une lune quasi-pleine nous apporte son soutien, on profite des étoiles, sans pour autant chercher à y lire notre route, on se fie au GPS…
Au matin la mer s’est un peu calmée, mais rien de sensationnel non plus; le vent a tourné, nous faisant filer à une moyenne de 6 noeuds vers notre objectif; le pilote automatique est plus à l’aise, il y a moins besoin de le garder constamment à l’oeil. Suite au bords tirés lors des premières 24h, l’arrivée n’est pas estimée avant le lendemain 17h, voire 18h, il ne faut donc rien lâcher si nous ne voulons pas arriver avec la nuit! La journée se passe en siestes de récupération, quarts à la barre, histoires et musiques; des grains se profilent à l’horizon à la tombée du jour, le vent forcit et Vincent propose de poser un 2ème ris pour être tranquilles cette nuit (ah oui, car on a découvert aussi à ce moment là que le fond de coque tribord avait pris une vingtaine de litres d’eau d’on ne sait où…même si ça n’avait pas l’air de se remplir très vite c’est toujours un stress en plus…)
Nous évitons la pluie, profitons des vents pour continuer notre moyenne à 6 noeuds au près serré; la houle s’est calmée et nous surfons davantage que nous ne nous plantons dans les vagues. Lors du changement de quart vers 3h, le vent a baissé, comme ce que prévoyait la météo, nous enlevons le 2ème ris pour ne pas perdre trop de temps, et je vais me coucher. Au matin, tout devient (presque) calme (la météo avait vraiment raison sur ce coup là!), les rafales sont désormais autour des 10 noeuds et sont repassées plein est voire nord-est: nous mettons les moteurs en milieu de matinée pour éviter d’avoir à tirer à nouveau des bords et arriver avant la nuit. La mer s’aplatit au cours de la journée, le vent disparait, remplacé par la pluie.

C’est donc tout à fait tranquillement que nous abordons la passe de Tikehau vers 16h: plus de pluie, des poissons volants, quelques mini remous, et un calme plat. Et ça fait du bien…


Nous nous dirigeons vers le mouillage qui se situe juste après la passe, car nous ne nous sentons pas le courage de descendre le lagon intérieur jusqu’au village, et comme le vent va venir du nord ces prochains jours, le mouillage du village risque de secouer – et j’ai eu ma dose de secousses… Un magnifique monocoque à deux mâts est déjà stationné, et le propriétaire vient nous accueillir à bord de son annexe, en nous confirmant la bonne protection de ce mouillage pour les prochains jours, et nous indiquant l’emplacement des patates les plus grosses. Pas évident de jeter l’ancre, le fond est dur et elle a du mal à se planter, mais au deuxième essai c’est bon, on peut couper les moteurs… et quasiment tout le reste: extinction des feux (sauf celui de mouillage) à 19h, on dort….

Bilan de cette traversée:

  • Mieux vaut un vent fort bien orienté qu’un vent un peu moins fort mais mal orienté et obligeant à faire des bords.
  • Prendre des fenêtres météo plus larges et ne pas hésiter à ralentir au besoin, c’est plus confortable pour les passagers
  • Enorme avantage d’avoir un poste de pilotage complètement à l’abri: de la pluie comme du vent, même pour manoeuvrer, puisque tous les bouts arrivent à poste…
  • Capacité de remonte de 2,5nds de VMG (Velocity made good ou vitesse de gain au vent: projection sur l’axe du vent de la vitesse du bateau) avec houle, 3 noeuds sur mer calme avec un vent apparent optimal à 50° et une vitesse de 5 à 6 noeuds selon les vagues – ça c’est pour les marins qui nous lisent…

Dimanche 18 novembre, au réveil: deux requins pointe-noires tournoient sous nos coques, pendant que des sternes squattent le pont, des cocotiers à perte de vue: pas de doute, on est aux Tuamotus! Depuis le temps qu’on nous parle de ce paradis… et nous ne sommes pas déçus: pluie battante toute la journée, le vent pousse des pointes à 25 nds -pas du tout depuis le nord, mais du Sud, du SE- notre mouillage est bien secoué.

De toute façon on n’avait rien prévu aujourd’hui, à part dormir, remettre en marche mon système digestif – Vincent n’a donc ni le mal de mer ni le vertige, la vie est injuste – jouer aux playmobils, et regarder des épisodes de Dragons -j’en ai loupé 5 pendant la navigation…
La nuit s’annonçant ventée, et peu confiants en notre ancrage sur ce sol un peu trop dur (l’ancre ne s’était pas bien enfoncée), nous mettons deux alarmes; elles nous réveillent à deux reprises: le bateau avait à chaque fois fait un quart de tour suite à l’évolution du vent, nous nous avions mis l’alarme trop serrée… En vérifiant le lendemain, l’ancre n’a pas bougée d’un pouce… Je finis par veiller en finissant Eugénie Grandet, et marmonnant (un peu) dans ma barbe…

Lundi la pluie ne revient plus que par intermittence, j’en profite pour nettoyer à fond le cockpit – ce qui est top dans un bateau c’est qu’il faut aussi nettoyer les plafonds- Vincent trouve la fuite de la coque tribord* et la répare – comme d’hab -, fait de même avec la fuite de la serrure du hublot de la pointe avant bâbord, les filles font un peu d’école, bref nous reprenons nos activités. Nous n’avons pas pu encore rendre visite à nos voisins, l’état de la mer ne s’y prête pas (le nôtre non plus); il devrait faire meilleur ces prochains jours, à nous enfin les apéros et les plages au sable doré!

Petite vidéo de notre traversée à laquelle manquent certains moments de notre voyage, mais j’étais occupée par des besoins plus pressants… elle paraîtra donc “de rêve”, mais le texte préliminaire permet de tendre vers une certaine honnêteté ^^…

*quelques précisions: nous avions de temps en temps un peu d’eau dans cette coque (déjà pendant le gardiennage avant que nous arrivions au bateau) et au final, c’était « simplement » le tuyau d’évacuation des eaux noires qui n’avait pas été serré (lors de l’installation de la cuve à eau noire ?) autour du passe-coque, qui est juste au dessus de la ligne de flottaison: ça fuyait un peu à chaque vague remontant assez dans le tuyau via le passe coque ! Sur mer plate pas d’entrée d’eau, mais dans les vagues (et je suppose aussi à chaque grande chasse d’eau), de joli petits jets d’eau!

9 réflexions au sujet de “La grande traversée: Tahaa-Tikehau”

  1. Une navigation qui ne fut pas de tout repos pour ces courageux marins! Nous espérons que le lagon de Tikehau vous permet repos et remise en forme, en particulier des estomacs et de faire de nouveaux projets de balades sous l’eau et sur le peu de terre qui vous entoure! C’est toujours super de suivre vos aventures….même si elles nous font parfois un peu trembler! Agathe et Cécilie sont-elles bien en forme?
    Bises et belles découvertes!

  2. Bravo, on s’y croirait!
    Profitez bien des Tuamotu…

    Bises de Moorea avant notre dernière navigation vers …. Papeete

    Bientôt les pulls et les chaussettes

    Myriam et Alain Alaïa

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